Entre monde réel et idéal spirituel : l’image romane et son usage de la mimésis
Si la mimèsis, l’illusionnisme et la fidélité de l’image à l’objet qu’elle représente font partie de l’héritage antique dont le Moyen Âge est imprégné, ce principe, déjà remis en cause dans l’Antiquité tardive, a été bouleversé par deux facteurs croisés : l’essor du Christianisme et l’apport des peuples dits « barbares ».
L’art roman des XIe et XIIe siècles, qui se développe dans le contexte d’une véritable hégémonie de l’Église sur la société, se caractérise par une riche production d’images, en particulier dans la sculpture et la peinture monumentales. Cet art a longtemps été défini comme le résultat de ce que l’on a nommé des « influences » ou des « modèles » ; ceux de l’Antiquité romaine, bien sûr, mais aussi ceux d’un Orient plus ou moins fantasmé (le monde hellénistique, Byzance, les civilisations asiatiques, le monde musulman), ou encore celle de cultures « barbares » ou « celtiques », porteuses d’une abstraction symbolique radicale.
Mais la question de l’identité artistique romane peut être abordée par un autre biais, une autre tension, spécifique à la civilisation chrétienne occidentale, qui est celle du rapport entre le monde créé, c’est-à-dire le monde d’ici-bas, considéré comme corrompu et souillé par le Péché et seulement accessible par les moyens limités de nos sens, et la réalité supérieure du monde céleste qui ne sera révélée qu’à ceux qui accèdent au Salut dans l’au-delà et qui échappe à nos sens englués dans la matière.
À travers des exemples concrets de décors sculptés ou peints de l’époque romane, on analysera cette tension entre nécessité d’évoquer le monde matériel et sensible, théâtre de la quête du Salut dans lequel les humains sont de pâles reflets du Créateur, et la volonté de suggérer des réalités spirituelles qui, par définition, ne sont pas « visibles », tout cela dans un contexte où l’image, d’abord support de la méditation des clercs, investit progressivement le champ de l’édification des fidèles.
